Ichabod est un chat sphynx dont le propriétaire est une femme habitant aux Etats-Unis. À l’origine, Ichabod est le prénom d’un personnage de la nouvelle La Légende de Sleepy Hollow de Washington Irvin. D’après Wikipédia, la signification de ce prénom est « sans gloire » en hébreu.
La maitresse d’Ichabod confectionne pour lui une série de déguisements qu’elle fait revêtir à son animal durant le mois d’octobre pour la période qu’elle appelle Ichaween. À ce jour, elle a fait éditer un calendrier de ses déguisements pour l’année 2023.
Ichabod a revêtu des costumes effrayants. L’un d’eux consiste en un voile noir et une faux pour représenter la mort. Le costume que je préfère est celui du tournesol.
J’ai remarqué que certains déguisements d’Ichabod ressemblaient involontairement à des oeuvres d’art contemporaines.
Sur une photographie, Ichabod porte un déguisement ayant pour aspect une agglomération de macaronis et il se trouve dans une casserole. Étrangement, il ressemble à un collage de l’artiste Ellen Gallagher. Son déguisement est une coiffure portant le nom de couquette dans le collage. Il n’est pas non plus sans rappeller la casserole de moules de Marcel Broodthaers.
Ichabod en glacier nous montre qu’il ferait une mascotte idéale pour le Teatrino Palermo. Un carré se dessinerait entre Marcel Broodthaers, Pierre Leguillon, Blinky Palermo et Ichabod. Il n’y aurait pas mieux qu’un origami de chat reposant sur quatre pattes pour le symboliser.
J’ai effectué une proposition de déguisement à Ichabod en lui envoyant à son adresse électronique de contact des extraits de textes au sujet de la tortue de des Esseintes dans le roman À rebours de Joris-Karl Huysmans. Ils nous montrent comment une personne peut être capable de maltraiter un animal pour des raisons purement esthétiques. C’est une manière de répondre à une critique souvent formulée à l’égard des chats sphynx et de leurs propriétaires. Qu’en est-il d’Ichabod ?
D’après moi, Ichabod n’a pas l’air maltraité. Le projet de vie que sa maitresse lui propose me parait tout à fait respectueux de sa nature animale. Les déguisements confectionnés sur mesure montre le temps qui est consacré à cet animal. Sur les photographies, on voit qu’Ichabod tolère bien ses déguisements. Son bien-être est certainement une préoccupation première de sa maitresse. Les chats sphynx reçoivent beaucoup de critiques, mais le premier artiste chat de l’Histoire de l’art pourrait bien appartenir à leur race.
Le chat sphynx peut tolérer les vêtements et les apprécier, car il est nu. Contrairement aux singes des parcs zoologiques que l’on habillait jadis pour les faire poser auprès des visiteurs, les chats sphynx ne sont pas humiliés lorsqu’ils sont vêtus.
Ichabod pourrait être posé sur une petite station chauffante durant son numéro. Il n’aurait pas le souhait de la quitter, s’y sentant parfaitement bien. Le déguisement de glacier est l’un des plus comiques, car les chats sphynx recherchent la chaleur et non pas le froid.
La notice au début du roman À rebours décrit la décadence d’une race. Je vous invite à les lire à la lumière des chats sphynx.
À en juger par les quelques portraits conservés au château de Lourps, la famille des Floressas des Esseintes avait été, au temps jadis, composée d’athlétiques soudards, de rébarbatifs reîtres. Serrés, à l’étroit dans leurs vieux cadres qu’ils barraient de leurs fortes épaules, ils alarmaient avec leurs yeux fixes, leurs moustaches en yatagans, leur poitrine dont l’arc bombé remplissait l’énorme coquille des cuirasses.
Ceux-là étaient les ancêtres ; les portraits de leurs descendants manquaient ; un trou existait dans la filière des visages de cette race ; une seule toile servait d’intermédiaire, mettait un point de suture entre le passé et le présent, une tête mystérieuse et rusée, aux traits morts et tirés, aux pommettes ponctuées d’une virgule de fard, aux cheveux gommés et enroulés de perles, au col tendu et peint, sortant des cannelures d’une rigide fraise.
Déjà, dans cette image de l’un des plus intimes familiers du duc d’Épernon et du marquis d’O, les vices d’un tempérament appauvri, la prédominance de la lymphe dans le sang, apparaissaient.
La décadence de cette ancienne maison avait, sans nul doute, suivi régulièrement son cours ; l’effémination des mâles était allée en s’accentuant ; comme pour achever l’œuvre des âges, les des Esseintes marièrent, pendant deux siècles, leurs enfants entre eux, usant leur reste de vigueur dans les unions consanguines.
De cette famille naguère si nombreuse, qu’elle occupait presque tous les territoires de l’Île-de-France et de la Brie, un seul rejeton vivait, le duc Jean, un grêle jeune homme de trente ans, anémique et nerveux, aux joues caves, aux yeux d’un bleu froid d’acier, au nez éventé et pourtant droit, aux mains sèches et fluettes.
Par un singulier phénomène d’atavisme, le dernier descendant ressemblait à l’antique aïeul, au mignon, dont il avait la barbe en pointe d’un blond extraordinairement pâle et l’expression ambiguë, tout à la fois lasse et habile.
Extrait d’À rebours, Joris-Karl Huysmans
L’œuvre d’Ichabod semble appartenir à un courant apparenté au décadentisme.
Cette tortue était une fantaisie venue à des Esseintes quelque temps avant son départ de Paris. Regardant, un jour, un tapis d’Orient, à reflets, et, suivant les lueurs argentées qui couraient sur la trame de la laine, jaune aladin et violet prune, il s’était dit : il serait bon de placer sur ce tapis quelque chose qui remuât et dont le ton foncé aiguisât la vivacité de ces teintes.
(…)
Elle ne bougeait toujours point, il la palpa ; elle était morte. Sans doute habituée à une existence sédentaire, à une humble vie passée sous sa pauvre carapace, elle n’avait pu supporter le luxe éblouissant qu’on lui imposait, la rutilante chape dont on l’avait vêtue, les pierreries dont on lui avait pavé le dos, comme un ciboire.
Extraits du chapitre IV d’A rebours, Joris-Karl Huysmans. Texte original.
Une partie des rayons plaqués contre les murs de son cabinet, orange et bleu, était exclusivement couverte par des ouvrages latins, par ceux que les intelligences qu’ont domestiquées les déplorables leçons ressassées dans les Sorbonnes désignent sous ce nom générique : « la décadence ».
En effet, la langue latine, telle qu’elle fut pratiquée à cette époque que les professeurs s’obstinent encore à appeler le grand siècle ne l’incitait guère. Cette langue restreinte, aux tournures comptées, presque invariables, sans souplesse de syntaxe, sans couleurs, ni nuances ; cette langue, râclée sur toutes les coutures, émondée des expressions rocailleuses mais parfois imagées des âges précédents, pouvait, à la rigueur, énoncer les majestueuses rengaines, les vagues lieux communs rabâchés par les rhéteurs et par les poètes, mais elle dégageait une telle incuriosité, un tel ennui qu’il fallait, dans les études de linguistique, arriver au style français du siècle de Louis XIV, pour en rencontrer une aussi volontairement débilitée, aussi solennellement harassante et grise.
(…)
Bien qu’il fût assez ferré sur la théologie, les disputes des montanistes contre l’Église catholique, les polémiques contre la gnose, le laissaient froid ; aussi, et malgré la curiosité du style de Tertullien, un style concis, plein d’amphibologies, reposé sur des participes, heurté par des oppositions, hérissé de jeux de mots et de pointes, bariolé de vocables triés dans la science juridique et dans la langue des Pères de l’Église grecque, il n’ouvrait plus guère l’Apologétique et le Traité de la Patience et, tout au plus, lisait-il quelques pages du De cultu feminarum où Tertullien objurgue les femmes de ne pas se parer de bijoux et d’étoffes précieuses, et leur défend l’usage des cosmétiques parce qu’ils essayent de corriger la nature et de l’embellir.
Ces idées, diamétralement opposées aux siennes, le faisaient sourire ; puis le rôle joué par Tertullien, dans son évêché de Carthage, lui semblait suggestif en rêveries douces ; plus que ses œuvres, en réalité l’homme l’attirait.
Extrait d’À rebours, Joris-Karl Huysmans
Les mots en gras dans l’extrait suivant vous montre à quel point il serait amusant de créer un numéro de ventriloquie avec Ichabod en se basant sur A rebours. Raphaël Pirenne, historien de l’art ayant participé à la procession du Teatrino Palermo au Wiels, a co-écrit un article ayant pour titre Walter Swennen. Birth of the Ventriloquist.
Ainsi qu’une odorante antithèse, miss Urania s’imposait fatalement à son souvenir, mais presque aussitôt des Esseintes, heurté par cet imprévu d’un arome naturel et brut, retournait aux exhalaisons civilisées, et inévitablement il songeait à ses autres maîtresses ; elles se pressaient, en troupeau, dans sa cervelle, mais par dessus toutes s’exhaussait maintenant la femme dont la monstruosité l’avait tant satisfait pendant des mois.
Celle-là était une petite et sèche brune, aux yeux noirs, aux cheveux pommadés, plaqués sur la tête, comme avec un pinceau, séparés par une raie de garçon, près d’une tempe. Il l’avait connue dans un café-concert, où elle donnait des représentations de ventriloque
À la stupeur d’une foule que ces exercices mettaient mal à l’aise, elle faisait parler, à tour de rôle, des enfants en carton, rangés en flûte de pan, sur des chaises ; elle conversait avec des mannequins presque vivants et, dans la salle même, des mouches bourdonnaient autour des lustres et l’on entendait bruire le silencieux public qui s’étonnait d’être assis et se reculait instinctivement dans ses stalles, alors que le roulement d’imaginaires voitures le frôlait, en passant, de l’entrée jusqu’à la scène.
Des Esseintes avait été fasciné ; une masse d’idées germa en lui ; tout d’abord il s’empressa de réduire, à coups de billets de banque, la ventriloque qui lui plut par le contraste même qu’elle opposait avec l’Américaine. Cette brunette suintait des parfums préparés, malsains et capiteux et elle brûlait comme un cratère ; en dépit de tous ses subterfuges, des Esseintes s’épuisa en quelques heures ; il n’en persista pas moins à se laisser complaisamment gruger par elle, car plus que la maîtresse, le phénomène l’attirait.
D’ailleurs les plans qu’il s’était proposés, avaient mûri. Il se résolut à accomplir des projets jusqu’alors irréalisables.
Il fit apporter, un soir, un petit sphinx, en marbre noir, couché dans la pose classique, les pattes allongées, la tête rigide et droite et une chimère, en terre polychrome, brandissant une crinière hérissée, dardant des yeux féroces, éventant avec les sillons de sa queue ses flancs gonflés ainsi que des soufflets de forge. Il plaça chacune de ces bêtes à un bout de la chambre, éteignit les lampes, laissant les braises rougeoyer dans l’âtre et éclairer vaguement la pièce en agrandissant les objets presque noyés dans l’ombre.
Puis, il s’étendit sur un canapé, près de la femme dont l’immobile figure était atteinte par la lueur d’un tison, et il attendit.
Avec des intonations étranges qu’il lui avait fait longuement et patiemment répéter à l’avance, elle anima, sans même remuer les lèvres, sans même les regarder, les deux monstres.
Et dans le silence de la nuit, l’admirable dialogue de la Chimère et du Sphinx commença, récité par des voix gutturales et profondes, rauques, puis aiguës, comme surhumaines.
« — Ici, Chimère, arrête-toi.
« — Non ; jamais. »
Bercé par l’admirable prose de Flaubert, il écoutait, pantelant, le terrible duo et des frissons le parcoururent, de la nuque aux pieds, quand la Chimère proféra la solennelle et magique phrase :
« Je cherche des parfums nouveaux, des fleurs plus larges, des plaisirs inéprouvés. »
Ah ! c’était à lui-même que cette voix aussi mystérieuse qu’une incantation, parlait ; c’était à lui qu’elle racontait sa fièvre d’inconnu, son idéal inassouvi, son besoin d’échapper à l’horrible réalité de l’existence, à franchir les confins de la pensée, à tâtonner sans jamais arriver à une certitude, dans les brumes des au-delà de l’art ! — Toute la misère de ses propres efforts lui refoula le cœur. Doucement, il étreignait la femme silencieuse, à ses côtés, se réfugiant, ainsi qu’un enfant inconsolé, près d’elle, ne voyant même pas l’air maussade de la comédienne obligée à jouer une scène, à exercer son métier, chez elle, aux instants du repos, loin de la rampe.
Extrait du chapitre IX d’A rebours, Joris-Karl Huysmans
Pour en savoir plus à propos d’Ichabod, vous pouvez consulter sa page Instagram ou son site web.
Pour en savoir plus à propos des articles de Raphaël Pirenne, vous pouvez consulter sa page Academia.
Questions
- Ichabod est-il une figure d’un courant apparenté au décadentisme ?
- Peut-on considérer Ichabod comme un artiste chat ?
- Ichabod pourrait-il se déguiser en ciboire pour jouer avec la traduction anglaise pyx ?
- Comment Ichabod défend-il les droits des animaux en nous racontant l’histoire de la tortue de des Esseintes ?
- Ichabod a-t-il une identité queer ? En quoi Legend : Home is dear, home is best (2022) de Kasper Bosmans peut-il nous aider à explorer cette piste ?